DM - Pascal Bouchard, vous êtes journaliste spécialisé dans l’éducation et vous dirigez le site d’information éducative ToutEduc depuis 2008. Ce site devient une référence pour de nombreux responsables et intellectuels qui s’intéressent à cet univers. Pourtant vous n’avez pas toujours été journaliste. Pouvez-vous nous rappeler brièvement votre parcours et nous expliquer ce qu’est le site ToutEduc dont vous êtes le concepteur ?
J’ai d’abord été enseignant. J’ai fait écrire à mes élèves de 4e des romans, qui ont été publiés en 78 sous le titre Romanciers à 13 ans. J’ai aussi travaillé sur l’enseignement de la grammaire, et ça continue de me travailler, l’un de mes derniers bouquins est un Anti-manuel d’orthographe. En 82, j’ai créé un supplément « éducation » aux Informations dieppoises, et deux ans plus tard, une émission sur l’innovation pédagogique pour France Culture. Il a fallu treize ans aux « anti-pédagogues » pour avoir ma peau. Entre temps, j’avais soutenu une thèse en sciences de l’éducation et je m’étais mis en disponibilité. Je complétais mes revenus en « pigeant » pour Enfant d’abord, destiné aux professionnels de la petite enfance et pour un mensuel sur la formation continue. Tous deux ont disparu en 97. J’étais donc en difficulté quand j’ai appris que Marc Guiraud voulait créer une agence de presse spécialisée. Je l’ai rejoint et il m’a demandé d’organiser la rédaction de l’AEF. Nous n’avions pas un sou et c’était assez folklorique. Puis le succès est venu, Raymond Soubie est entré au capital avant de rejoindre Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Nos relations se sont tendues. Je suis parti. Et j’ai monté ToutEduc qui est l’exact envers de l’AEF : des tarifs abordables, une relation de confiance avec les lecteurs, et des valeurs affirmées via un logo venu de Papouasie, qui symbolise l’unicité et la plasticité du genre humain, donc l’éducabilité de tous. Autre conviction affirmée, l’éducation est l’avenir d’une société, elle implique donc tous les acteurs sociaux, y compris la PJJ, les collectivités territoriales ou les crèches...
DM - En 2010, vous avez publié un livre remarqué dont le titre indique la thèse centrale : « Une école sans boussole dans une société sans projet ». Ce livre se distingue clairement des pamphlets qui sortent périodiquement pour dénoncer la baisse du niveau et les pédagogues fous. Néanmoins, c’est peut-être le livre le plus imprécateur qui ait été publié depuis longtemps. Pensez-vous que le débat qui s’esquisse entre les candidats permettra d’interroger enfin les finalités que les Français veulent donner à leur société et donc à l’école ?
Tout d’abord un grand merci pour le compliment. Le plus cohérent de tous les programmes est, à sa façon, celui du Front national, qui a « copié-collé » les revendications du Snalc et les écrits de Natacha Polony ! Le projet de N. Sarkozy est très fort, très structuré. Le projet Hollande-Peillon est très précis, très nuancé. Celui d’EELV est riche d’idées. Jean-Luc Mélenchon est celui qui va le plus directement aux principes. Chez tous, chacune des propositions révèle une vision du type d’hommes et de femmes que doivent devenir nos enfants et les enfants de nos enfants...
Mais la présidentielle génère des débats sans délibérations, et même les programmes qui me sont le plus sympathiques me semblent être construits « à l’envers ». On dit ce qu’on veut pour l’école, et on laisse imaginer un projet de société.
Je rêve qu’on commence par débattre du type de société que l’on veut construire, et quelles formes éducatives cela suppose. Les conseils économiques et sociaux, national, régionaux et locaux (à inventer) pourraient organiser ces débats, et aboutir à un projet d’avenir et d’éducation relativement consensuel.
DM - Votre posture de journaliste vous permet d’observer attentivement tous les acteurs du système éducatif. Parmi eux, il en est que l’on accuse systématiquement de bloquer toute évolution du système : les syndicats. Pour vous, cette accusation est-elle fondée ?
Les politiques ont peur des syndicats, du Snes en particulier, qui a su, il faut le dire, jouer de son image d’épouvantail. Monique Vuaillat, pour qui j’ai de l’admiration et de l’amitié, a été excellente dans le rôle. Pourtant, à part le Snalc, les organisations ne sont plus, si elles l’ont jamais été, dans le refus de toute évolution. FO m’a même invité avec Danièle Sallenave et Henri Pena-Ruiz à débattre de l’avenir de la pédagogie ! Ce qui me frappe plutôt, c’est l’angoisse existentielle des enseignants. Ils ne savent plus qui ils sont, ce qu’on attend d’eux, et leurs représentants témoignent de leurs doutes, ils sont méfiants et ambivalents.
DM - Le système scolaire français est un des rares dans le monde à posséder des inspecteurs. Comment les percevez-vous ? Pensez-vous qu’ils constituent une anomalie archaïque qu’il faut éliminer, ou bien qu’ils constituent un outil potentiel intéressant pour faire évoluer l’école ? Et si oui, à quelles conditions ?
J’ignore comment doit évoluer l’inspection, mais je sais que les personnels qui sont sur le terrain, j’ai envie de dire « sur la ligne de front », ont besoin qu’une hiérarchie intermédiaire les soutienne. Mais comment être à la fois le relais d’une politique ministérielle qu’on n’approuve pas nécessairement, représenter l’intérêt général, et se faire l’intermédiaire des peurs et des inquiétudes du terrain ? Quel ministre osera donner à l’inspection les moyens de lui résister ? Comment avoir à la fois la liberté académique et un statut de fonctionnaire d’autorité ?
Il me semble que seule la définition explicite d’un projet de société, suivie d’un travail avec les syndicats sur sa mise en œuvre, donnerait une claire légitimité à chacun des acteurs, inspection comprise.
DM - Dernière question : avant cette interview, aviez-vous connaissance de notre charte pour une éthique des inspecteurs ? Quelle réflexion cette charte vous inspire-t-elle ?
Vous n’êtes pas les seuls, de Longhi à Eirick Preirat, à penser que la solution est du côté de la déontologie, au risque de renvoyer chacun à sa conscience professionnelle, donc à sa solitude. Comment créer des instances de débat, d’analyse des pratiques ? Puisque l’institution est incapable de répondre, il vous revient peut-être d’expérimenter dans cette direction.

